L’experience du temps (2015-2016)
En 2015, lassé d’un système de production accordant, selon moi, trop de place aux « sujets » et à l’écriture des projets, je décide de tenter une autre approche : choisir une ville au hasard, aller m’y installer dans le but d’y réaliser des documentaires mais sans savoir lesquels. Aucune idée de sujet préalable, aucune contrainte de format, juste du temps pour laisser venir les choses.
Le sort décide de la ville d’Aniche dans le Nord-Pas-de-Calais. J’y trouve un appartement, y emménage et le 28 avril 2015, m’apprète à débuter ma première journée sur place.
Jusqu’à maintenant, tout s’était déroulé dans l’excitation et la précipitation, sans aucun recul, avec juste la certitude que cette démarche était la bonne. Là, d’un coup, devant mon café, la certitude cède au doute : mais bon Dieu, qu’est-ce que je fous là ?! Le Café de la Jeunesse n’a vraiment rien de jeune, la ville n’est à priori pas des plus séduisantes, et je me rends tout de suite compte que mon idée, que je pensais être l’idée du siècle, a finalement toutes les chances de ne pas l’être du tout. N’avoir aucun sujet, c’est les avoir tous. Je suis saisi de panique.
6 mois plus tard – Café de la Jeunesse – France Bleu Nord, Mon HLM de Renaud
Le café tenu par Augusta n’a plus aucun secret pour moi : je connais chaque pilier de comptoir, anticipe les arrivées, les départs, les conversations, les consommations. Ambiance Fête de la marmotte. J’y ai déjà filmé une cinquantaine d’heures.
J’ai aussi filmé des chasseurs (de lièvres, qu’il y a à foison), la totalité des coiffeurs et des boulangers. J’ai filmé les nombreux terrils, recueilli les témoignages d’une multitude d’anciens mineurs, et filmé les grèves organisées par ces chers vieux Ali, Lionel et Jacky, bien seuls parmi une foule de jeunes ouvriers indifférents. Filmé bien entendu les ducasses (fêtes foraines), carnavals, fêtes patronales diverses, et autres fanfares. Parallèlement, je m’implique au cinéma municipal, l’Idéal Cinéma, et y présente des films avec plus ou moins de succès.
La mairie d’Aniche m’a mis à disposition une maison inhabitée que j’ai transformée en bureau/atelier, et entièrement tapissée de papier kraft, rapidement recouvert d’idées de films potentiels. À ce moment-là j’envisage, à la manière de La vie Mode d’Emploi de Perec, de filmer la totalité du quartier ouvrier de -l’Archevêque et de raconter les vies de ses habitants. J’ai déjà passé 2 mois à y filmer une classe d’école primaire. J’ai même, plus largement, dans l’idée de raconter toute la ville à travers une pluralité de documentaires différents (délire mégalo qui aurait nécessité une dizaine d’année sur place, voire une vie entière).
À Aniche, je connais tout le monde et tout le monde me connaît. On sait que je suis là pour faire des documentaires sans forcément en savoir plus, finalement comme moi. En tout cas j’y ai fait mon trou, j’habite vraiment le lieu. Le moment de panique 6 mois plus tôt s’était dissipé aussi vite qu’il était arrivé. Le projet étant précisément de ne pas me sentir acculé à produire un résultat et de ne pas forcer les choses. Pas évident tout de même et pour le moment j’ai un peu l’impression, en étant sur tous les fronts, de n’être au final nulle part.
Je me rassure en pensant à la phrase, lumineuse, de Corot, reprise par Bresson dans ses notes : « Il ne faut pas chercher, il faut attendre. ». Pour moi, cela implique aussi de ne pas me sentir obligé d’aller à tout prix au bout de la réalisation d’un documentaire, même si celui-ci est potentiellement bien engagé. C’est le cas, par exemple, du café d’Augusta : j’ai largement de quoi réaliser un documentaire juste, mais je ne m’y résous pas encore.
Donc, pour l’heure, je continue à découvrir, filmer et être aux aguets, toujours dans l’attente de quelque chose sans trop savoir quoi.
Naissance du projet Wesh Gros (printemps 2016)
J’ai intégré l’équipe du Pôle Information Jeunesse d’Aniche. Jusqu’à maintenant, j’ai filmé des personnes de tout âge, mais pas encore d’ados. Pourquoi pas ? Le PIJ est une sorte de centre aéré qui les accueille pour la journée. Mon activité, là encore, se limite à peu de chose : je fais des gaufres. Mais, bien entendu, j’ai la possibilité d’y filmer les activités qui s’y déroulent.
Le bâtiment du PIJ, une ancienne maison de maître en brique, intègre un parc. J’y organise des discussions avec les jeunes qui le souhaitent, face caméra. Je n’ai pas encore vraiment réfléchi à la forme. Je pose des questions assez larges. Surtout, j’observe et tente de comprendre ce qui les anime.
Premier constat : c’est simple, direct, spontané, drôle. Les ados défilent, me parlent de leurs passions, de la manière dont ils s’imaginent plus tard, de leur aspiration à être populaires… Ça part dans tous les sens, c’est imprévisible, vivant. Pierre, Adrien, Aurélie, Angelina, Amélia, Kathlyne… Je termine en fin d’après-midi avec Ahmed. Il répond nonchalamment à mes questions et en arrive rapidement à celle qui le démange depuis le départ : « T’as vu Kathlyne (que j’ai filmée juste avant lui), qu’est-ce que t’en penses ?… Tu trouves pas que c’est la plus belle du Nord-Pas-de-Calais ? ». Dur à dire. En tout cas, tout de suite, s’établit un rapport direct, d’égal à égal. Au départ, un peu dans la provocation, puis rapidement dans le dialogue. Il y a un intérêt réciproque.
Cette simple journée à filmer des ados me permet d’identifier ce qui m’empêchait d’aller au bout des projets que j’avais initiés précédemment à Aniche : pas tant la dureté des vies et le passéisme ambiant (et compréhensible) que ma position de réalisateur. J’ai évidemment noué des rapports de confiance, mais je suis forcément vu comme une personne un peu extérieure, avec le léger décalage induit par la position de celui qui raconte la vie d’un autre. Finalement, une position classique de réalisateur. À ce stade de mon travail, j’aspirais à autre chose. Là, avec ces jeunes, il ne se passe peut-être rien d’exceptionnel, mais, en tout cas, notre rapport est assurément différent.
Une semaine plus tard, je croise Ahmed et Kathlyne sur la place centrale d’Aniche (leur romance a débuté la veille). Je passe un moment avec eux, et finis par leur proposer de les filmer. Ils acceptent, spontanément. C’est la naissance du projet Wesh Gros. Ces images d’Ahmed et Kathlyne sur leur banc ouvrent le film Wesh Gros, Une place, un été, des ados.
Au fur et à mesure de la journée, d’autres jeunes arrivent : Lucie, Maxence, Rachel, Karim, Valentin, Alix, une petite dizaine, 15 ans en moyenne. Ahmed et Kathlyne leur expliquent la raison de ma présence. Ça ne soulève aucune crainte, ni un intérêt débordant, c’est simplement accepté.
Je quitte immédiatement mes autres activités, arrête de filmer coiffeurs, lièvres et autres boulangers et me limite, au café d’Augusta, à la consommation. Je plonge dans le projet Wesh Gros sans plus aucun doute : l’évidence que j’attendais est arrivée.
Désormais, je retrouve les ados place Jean Jaurès, chaque début d’après-midi, et nous nous quittons dans la soirée. Leur nombre fluctue, parfois d’autres groupes se greffent. Il n’y a pas, à proprement parler, de bande, pas de meneur : tout est mouvant, imprévisible. Dans l’après-midi, ce sont souvent des duos ou trios ; le soir, des regroupements plus conséquents.
Mon dispositif reste léger : une caméra fixe, cadrant souvent en plan large, et quelques micros HF. On peut m’entendre et me voir dans le cadre, je fais partie du décor.
J’enregistre des fragments de vies brutes, des instants (que je restituerai ultérieurement en plan séquence). Je filme des discussions banales, parfois plus profondes, le passage du temps. Ça erre un peu, s’ennuie, joue à se mettre de grandes baffes, ça se frotte, danse, s’engueule… Les psychodrames alternent avec des moments plus paisibles, flottants, faussement creux. Tout semble se répéter à l’identique, mais en apparence seulement.
Filmer ces moments, c’est nécessairement évoquer plus que dire, tenter de faire ressentir, dépeindre des ambiances dans ce qu’elles peuvent aussi avoir de totalement opaque. C’est essayer de faire exister un monde en soi, intense, nihiliste et éphémère. Des enjeux cinématographiques passionnants.
En outre, ce projet cristallise mes réflexions sur l’approche documentaire : rejet des grands sujets, des films à thèses, du sensationnel, de l’injonction d’efficacité. Refus d’une hiérarchisation des vies, de l’idée de casting, de tri, de l’omniscience du réalisateur. Là, rien ne se passe jamais comme prévu, vraiment jamais. À chaque fois qu’à l’issue d’une journée de tournage, je me réjouis de ce que cela allait me permettre de faire les jours suivants, immanquablement, les choses se déroulent autrement. Je suis constamment dans la nécessité de m’adapter, finalement d’être, comme eux, dans l’instant.
Je suis rapidement confronté à la nécessité de multiplier les films plutôt que de tout concentrer en un seul.
Cette idée s’est concrétisée un jour où seuls Valentin et Gaëtan sont présents sur la place. Je les équipe comme d’habitude de micros HF et les filme toute l’après-midi, mais cette fois-ci, à une distance plus marquée, qui me semble plus adaptée au duo. Assis sur leur banc, ils commentent la vie des passants, constatent leur ennui et attendent un événement qu’ils savent ne jamais arriver. L’après-midi s’écoule mollement. À 18h, ils se séparent en se donnant rendez-vous le lendemain, même endroit, même heure. Ils ont des airs de Vladimir et Estragon dans En attendant Godot. Unité de lieu, de temps, sept plans-séquences : un film en soi.
Ce sera Wesh Gros, La Gallo.
Wesh Gros devient ainsi un titre générique regroupant plusieurs films, de formes et formats différents, autour des mêmes protagonistes.
Wesh Gros, chapitre 1 et 2 (2016-2019)
Réfléchissant à d’autres formes, je soumets au groupe une proposition : je serai chaque jour de 14h à 17h au parc du Mont Noir pour filmer des discussions avec ceux qui le souhaitent. Une idée lancée comme ça, on verra ce qui se passe. Ça en intéresse certains, pas d’autres. La première qui me rejoint est Alix.
Elle s’installe face à moi. Elle commence évidemment par se plaindre de l’inconfort, elle aime pas les bêtes, puis me lance : « Pourquoi t’as choisi la réalisation comme métier ? » Je réponds, on glisse sur le lycée. À l’époque, j’ai subi mon orientation ; elle la subit actuellement. Elle a hâte de passer à autre chose. Elle se voit sans enfant, craint la vie routinière de ses parents, veut bouger. À un moment, je lui demande ce qu’elle aime et ce qu’elle n’aime pas, sans plus de précision : « J’aime sortir, j’aime pas faire du shopping, j’aime les pâtes, pas le poisson. J’aime le rap américain, j’aime pas Céline Dion, j’aime pas l’opéra. »
Le ton se fait plus intime, le débit de parole ralentit : « J’aime pas la campagne… j’aime pas la boue… j’aime pas les gens, j’aime pas parler, j’aime pas l’école, j’aime pas mon chien. J’adore les vacances, j’aime bien sortir toute seule, m’évader… penser… à tout et à rien, à la routine de ma vie, que j’aimerais bien changer d’air, bouger… Voilà. »
Ces images ouvrent Wesh Gros, Les anciens de la jeunesse, et inaugurent une nouvelle série de films sur le même dispositif : discussions longues, questions ouvertes, digressions permanentes. Ils viennent seuls ou accompagnés. Parfois, ils ne viennent pas (surtout quand je leur donne rendez-vous). Je suis simplement là, disponible.
Et lorsque je suis devant Ahmed et Karim, 14 ans, ergotant sur des conneries ou se remémorant leurs souvenirs de gamins quand Monsieur Mektoub faisait le Père Noël, j’ai l’impression de ressentir la même jubilation qu’un Pialat devant les délires du jeune Bébert, imitant les cris d’animaux dans La Maison des Bois.
Et ça défile. Et l’été s’écoule dans une certaine indolence.
La rentrée finit par arriver, pour tout le monde : eux au lycée, et pour moi cela coïncide avec mon retour dans le Jura après deux années sur place. Comme au dernier jour d’une colo, on se promet de se retrouver l’été prochain. On en est certains.
Je reprends mes projets, certains filmés en parallèle, comme Toubib, suivant les études de médecine de mon frère. Je monte les images de Wesh Gros, en évitant de forcer une narration, en conservant, autant que possible, des plans-séquences, des blocs de vie. Le corpus de films se précise. Certains circulent en festival et je les regroupe dans une édition DVD : Wesh Gros, Chapitre 1.
J’ai bien entendu en tête de retrouver les jeunes, mais vu la manière tellement naturelle et évidente dont tout cela s’était passé, je crains l’hapax.
Je suis enthousiaste à l’idée de ces retrouvailles, mais également dans l’incertitude (ils ne sont pas du genre à se forcer). Je leur donne rendez-vous au parc du Mont Noir. Je m’installe avec un stock de bouquins, me préparant à attendre des plombes. Au bout d’une heure, arrivent Kathlyne et Alix. Cette dernière a totalement changé de style, mais pour le reste, c’est comme si on s’était vus la veille. Elles s’installent tout en poursuivant leur discussion au sujet d’un déo senteur coton que la sœur de Karim a donné à Alix. Comme pour les films précédents, les tout premiers moments ouvrent le nouveau film : Wesh Gros, l’Amour fou. Parce que ce sera LE thème du moment.
Outre le couple indéboulonnable Ahmed/Kathlyne, Alix est désormais avec Karim. Deux couples de potes, et c’est parti pour une conversation totalement débridée. Amour oblige, le film se déséquilibre au bénéfice des filles, intarissables. Ahmed et Karim, tout aussi mordus mais taiseux, passent au second plan.
Je retrouve également Valentin puis Lucie, qui vient avec de nouvelles copines. Nos rapports restent simples, spontanés. La différence est peut-être dans la prise de conscience du temps : ils regardent déjà avec une certaine nostalgie les premiers films comme un souvenir de leur jeunesse passée.
J’avais aimé les filmer dans l’instant, au jour le jour, sans penser au lendemain. Là, en les retrouvant, je me rends compte que le projet s’est naturellement inscrit dans la durée. Je les réunis et leur fais cette proposition : « Retrouvons-nous chaque année. Moi, je m’engage à être là. La seule chose qui pourrait m’amener à arrêter de vous filmer, c’est si vous subissez votre vie et sombrez dans la résignation. » C’est ma seule limite.
Ça rentre par une oreille, sort par l’autre. De toute manière, pour eux, c’est déjà une évidence, et comme d’habitude, ma proposition est simplement entérinée par un laconique : « Super ». Tout le monde repasse ensuite à des choses nettement plus importantes, comme la reprise de la conversation sur le déo de la sœur de Karim…
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Durant les trois années qui suivent, je continue de venir 2 ou 3 fois par été à Aniche. Ils sont tous encore sur place. Je poursuis les discussions filmées, au même endroit, dans le parc. Ce ne sont pas toujours les mêmes qui viennent : j’ai perdu de vue Karim, Alix a également disparu pendant un an, d’autres au contraire sont devenus plus proches : Valentin, Lucie…
Les thèmes abordés sont plus graves : découverte du monde du travail, angoisse de devoir faire des choix, confrontations de plus en plus régulières avec la police pour certains. Ils me font un bilan de leur année passée : travail, amour, conflits avec les parents, tout y passe. Ils me demandent des nouvelles des uns et des autres. Eux ne se voient plus.
Durant cette période, j’ai accumulé des dizaines d’heures de rushes encore inexploitées à ce jour.
Ensuite nous avons passé une période sans nous voir, mais en restant en contact. J’ai suivi de loin leur vie : Valentin est devenu père et vit à Limoges, Alix a suivi son amoureux à Agen, l’a quitté, mais est restée sur place. Lucie va s’installer à Montpellier. Seuls Ahmed et Kathlyne ne semblent pas changer, toujours installés dans le Nord.
Cinq années se sont écoulées.
Wesh Gros un projet à vie ?
Le 28 août 2024, sort au cinéma mon documentaire Toubib, 12 années dans la vie d’un étudiant en médecine. L’étudiant en question, c’est mon frère, que j’ai accompagné tout au long de ses études, et même un peu au-delà. À la fois roman d’apprentissage, histoire de famille et regard engagé sur la médecine, ce film témoigne une fois encore de mon intérêt pour le temps long.
J’accompagne le film un peu partout en France et en profite pour reprendre contact avec « les anciens de la jeunesse » (expression trouvée par Ahmed), afin de les inviter aux projections dans leur région. Je retrouve Valentin à Limoges, Alix à Agen et Lucie à Montpellier.
Je les avais quittés post-adolescents : rigolards, insouciants, grégaires, souvent surexcités ou parfois totalement lymphatiques, en pleine rébellion contre leurs parents… bref, encore des gamins. Je les retrouve adultes. Pas forcément différents en profondeur, mais plus affirmés, singuliers dans leurs trajectoires. Ils avaient 14-15 ans lorsque je les ai rencontrés ; ils approchent maintenant les 25 ans. Ils ont déjà exploré quelques voies, fait leurs propres choix et commencent à tracer leur sillon. Et surtout je ne perçois aucune trace de résignation.
Le projet Wesh Gros peut donc, naturellement, continuer, mais forcément différemment.
Je me prends à fantasmer une multitude de films autour des mêmes protagonistes, sur une durée indéterminée. Les 10 années passées et les 4 films déjà réalisés ne représenteraient finalement que la partie émergée de l’iceberg à venir.